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6 juillet 2016

Agir Autrement / Coup de projecteur

Biens communs et numérique : Interview de Valérie Peugeot

O5

Interview de Valérie Peugeot, spécialiste des usages numériques et des biens communs, commissaire à la CNIL et ancienne vice-présidente du Conseil National du Numérique.

 

Comment définit-on un bien commun ?

Un bien commun est une ressource matérielle ou immatérielle partagée, qui échappe aux régimes traditionnels de propriété publique ou privée, gérée par une communauté. Cette dernière peut être grande ou petite, territorialisée ou mondialisée, peu importe. L’essentiel est que la communauté se dote d’un système de gouvernance et qu’elle s’efforce de protéger et faire fructifier cette ressource. Voilà pour la définition théorique. Concrètement, il peut s’agir d’un système d’irrigation comme d’un code source ouvert en ligne, d’un four à pain ou d’une encyclopédie en ligne. Les communs n’ont rien de nouveau : jusqu’au XVIIIème siècle, les ressources naturelles étaient en grande partie gérées en régimes de communs. C’est plutôt notre régime actuel, exclusivement structuré autour de la propriété publique et privée, qui constitue une exception à l’échelle de l’histoire humaine.

Portrait Valerie Peugeot

La notion n’est pas nouvelle mais elle revient aujourd’hui sur le devant de la scène, expliquez-nous pourquoi ?

J’y vois deux grandes raisons. La première est à chercher du côté du numérique, qui facilite la circulation des savoirs et des connaissances, qui deviennent donc des candidats naturels aux logiques de partage. C’est ce qui s’explique l’explosion du nombre de communautés de partage de savoirs en ligne. Pensez à Wikipédia ou au logiciel libre : il n’est plus nécessaire de pouvoir se rencontrer physiquement pour former une communauté. Par ailleurs, internet et le web ont été dès le début conçus autour de protocoles ouverts, avec une gouvernance structurée autour d’instances qui ne relèvent ni du privé, ni du public. Ils sont donc de facto devenus des communs universels, pouvant et devant bénéficier à une communauté élargie : l’humanité.

La deuxième raison réside dans la période politique particulière que nous traversons. Depuis la chute du Mur de Berlin, les mouvements cherchant à construire des alternatives sont orphelins de grands récits collectifs. Or, le modèle dominant montre chaque jour ses limites : il est incapable de répondre aux enjeux de transition écologique, de montée des inégalités ou de crises migratoires, pour ne citer que ces exemples !

Dans ce contexte, les communs ouvrent une troisième voie, à côté de l’action publique et de l’action par le marché. Sur les territoires, il existe une myriade d’initiatives (je pense notamment aux coopératives d’énergie solaire ou éolienne, aux partages de semences, aux jardins partagés…) qui relèvent d’une logique de communs. Maintenant, il est temps de les connecter entre elles et de passer au niveau politique en créant de véritables partenariats publics citoyens, c’est-à-dire en y associant l’acteur public. Une ville comme Bologne, en Italie, mène déjà une expérience de ce genre, avec des résultats prometteurs.

Quelles sont les convergences possibles avec le secteur de l’ESS ?

Le mouvement des communs et celui de l’économie sociale et solidaire ont, à mon sens, beaucoup de choses à apprendre l’un de l’autre. À ses débuts, l’ESS a fait preuve d’une formidable inventivité sociale. Les communs pourraient lui permettre de retrouver cette énergie première et de se réinventer. D’un autre côté, l’ESS a fait la preuve de sa pérennité et nous pourrions bénéficier de son expérience. Il faudrait aussi ajouter certains acteurs de l’économie collaborative, qui effraye tout autant qu’elle fascine le secteur de l’ESS. L’urgence, aujourd’hui, c’est d’inventer des modèles économiques alternatifs à ceux de l’économie de l’attention – où l’utilisateur baigne dans une fausse gratuité tout en étant constamment soumis à des publicités ciblées – qui domine le web. Cette économie est structurellement toxique, ne serait-ce que parce qu’elle rend possible la surveillance de masse des populations. Il faut nouer le dialogue entre ces trois familles pour, entre autres, répondre à cet enjeu majeur.

Pour en savoir plus sur la citoyenneté dans la société numérique : http://vecam.org

 

Crédit photo: Olivier Ezratty, Fotolia, banque d’images, vecteurs et videos libres de droits